L'OSSATURE
Dès la fin de la mue, le
triage d'automne va commencer dans
la plupart des colonies. Si, dans
ce triage, les prestations de chaque
pigeon, celles de ses descendants
ou des membres collatéraux
de sa famille, constituent la base
de sélection, sa morphologie,
son plumage, son regard et ses yeux,
sa musculature et son ossature vont
également faire l'objet d'un
examen approfondi.
C'est de l'ossature que nous allons
parler, en physiologiste et en médecin.
L'ossature, c'est l'armature du
corps. L'ensemble des points fixes
sur lesquels les muscles sont accrochés
pour assurer le mouvement de la
région du corps où
s'insère leur autre extrémité.
II s'agit donc à la fois
d'une fonction inerte de soutien
et d'une fonction plus complexe,
mécanique. L'une de ces fonctions
nous fait rechercher la solidité
de l'ossature, l'autre une forme
déterminée pour certains
et considérée comme
particulièrement importante
de par son intervention dans la
mécanique de vol.
Nous avons donc à étudier
ces deux aspects de la question.
L'un, la solidité, est sous
la triple dépendance de l'alimentation,
de la santé et de l'hérédité.
L'autre, la morphologie osseuse,
sous la seule loi de l'hérédité...
II est bien certain que l'alimentation,
au sens large du terme, c'est à
dire la consommation de tout ce
qui est utile à l'organisme,
absorbé par le bec, joue
un rôle déterminant
dans la solidité des os.
Ceux ci pour une croissance optimale
ont besoin de protéines (les
légumineuses et certaines
graines oléagineuses en sont
les plus riches), de phosphore assimilable
(le phosphore des graines l'est
plus ou moins et de toute façon
insuffisant), de calcium assimilable
(les graines en sont pauvres mais
il abonde dans tous les grits),
d'oligo éléments (le
fluor, le cuivre, le fer, le cobalt,
le nickel, le zinc, l'iode, le magnésium,
le manganèse, ces deux derniers
éléments jouant un
rôle très important
qui fait qu'un bon grit complet
en contient de notables quantités).
Enfin, il y a deux vitamines primordiales
de l'ossification : la vitamine
A et surtout la vitamine D3, véritable
maçon du squelette, que l'alimentation
• graine et eau •. n'apporte
pas et qu'il faut apporter artificiellement
sous la forme de concentrats ou,
à la rigueur, d'huile de
foie de morue, technique entièrement
dépassée.
Mais ce qui compte, ce n'est pas
ce qu'on avale mais ce qu'on assimile.
C'est à dire que si l'intestin
ne remplit que partiellement sa
fonction de digestion et surtout
d'assimilation, les effets vont
être les mêmes que ceux
de la sous alimentation. Non seulement
sur le système musculaire
(maigreur), mais aussi sur le squelette.
S'il s'agit d'un jeune au plateau,
ce sera le rachitisme, s'il s'agit
d'un adulte, ce sera la décalsification
et toutes ses conséquences.
Toutes les affections ayant une
influence sur l'état de l'intestin,
affections parasitaires (coccidiose,
vers, trichomonose plus rarement,)
microbiennes (paratyphose, streptococcie...),
toxiques (intoxication par les engrais
en particulier) peuvent être
à l'origine de ces rachitismes
et décalcifications.
Ainsi, chacun connait ces déviations
du bréchet (os tors) qui
frappent beaucoup de pipants dans
certaines colonies.
Lorsqu'il y a une bonne proportion
de pigeonneaux ainsi déviés,
on peut affirmer que l'ensemble
de la colonie est atteint d'une
maladie à localisation intestinale
(la plus fréquente est la
coccidiose) qu'il faudra, bien sûr,
éliminer.
Inutile d'ajouter, je pense, qu'il
faut aussi renforcer la teneur minérale
de la ration tant en quantité
qu'en qualité (phosphore
et calcium très facilement
assimilables, fortes doses, passagèrement,
de vitamines D3).
Chez les adultes, les affections
intestinales très graves
(les symptômes principaux
en sont très nets : diarrhée,
amaigrissement, tristesse, modification
de l'appétit) provoquent
les décalsifications suivies
de ce qu'on appel l'ostéomalacie.
Cela peut aller jusqu'à la
fracture spontanée, la plus
fréquente est celle de la
fourche arrière, en passant
par la ponte d'oeufs sans coquille
par les femelles.
La sélection sur la rigidité,
la solidité de l'ossature
suppose donc d'abord l'intégrité
de l'intestin. Sinon le triage a
des bases fausses et l'on ne garde,
de toute façon, que = les
borgnes au pays des aveugles =.
Là encore nous retrouvons
l'éternel problème
des bases de la sélection.
Le problème a de multiples
aspects et seuls ceux qui connaissent
intimement et totalement leur colonie
peuvent faire un triage valable,
c'est à dire garder les meilleurs
actuels et les meilleurs potentiels
(reproduction).
Le pigeon voyageur moderne a beaucoup
évolué depuis la guerre.
Aux massifs de l'avant guerre ont
succédé des moyens
au squelette solide mais fin.
Reconnaissons que les standards
= apparaissent tout à fait
relatifs à ceux qui ont l'occasion
de manipuler des colonies spécialisées
comme on en trouve tant en Belgique.
Des défauts impensables dans
des colonies célèbres
de fond et grand fond (je pense
par exemple à une déficience
dans le bassin) apparaissent comme
sans importance chez les pigeons
de demi fond au palmarès
pourtant très brillant. C'est
à dire que, avant de commencer
un triage, il faut savoir où
on veut aller.
Car, si on ne veut jouer qu'en vitesse
et en petit demi fond, il est idiot
de supprimer un pigeonneau, par
ailleurs intéressant, parce
qu'il a un défaut dont une
meilleure expérience du pigeon
aurait montré le peu d'importance
à l'amateur. Rien ne remplace
l'expérience pratique. Avis
aux débutants tout imbus
de principes plutôt que du
désir d'apprendre •
sur le tas •. L'hérédité
de la solidité du squelette
est une question de sélection
quand, ainsi que nous l'avons vu
plus haut, la colonie jouit dune
bonne santé générale.
L'élimination de tous les
faiblards dans leur squelette améliore
peu à peu la solidité
moyenne et s'est ainsi que l'on
construit des pigeons à ossature
d'acier.
II en est de même en ce qui
concerne une morphologie, nous disons
un type, considérée
à priori comme bonne dans
son ensemble, bien qu'évidemment
le travail soit plus difficile puisque
s'adressant à un ensemble
de caractères et non plus
à un seul (la seule solidité).
Là où l'affaire devient
terriblement difficile, c'est quand
on veut modifier un caractère
tout en gardant les autres. C'est
un problème de génétique
que personne n'a encore pu résoudre.
C'est tout le problème des
partisans de la théorie alaire
qui souhaitent, si nous nous en
tenons au seul aspect osseux de
la question, un humérus (bras)
court, un ensemble radius cubitus
(avantbras) court et épais,
un ensemble poignet-main (carpe
métacarpe phalanges) long.
Les caractères « long
n semblant associés (on trouve
beaucoup de pigeons avec un long
bras, une longue arrière
aile et une grande aile), il s'avère
d'une extrême difficulté
de les dissocier, pour avoir bras
court, avant bras court, aile longue,
et encore plus de les fixer au moyen
des rares pigeons présentant
cette morphologie.
Si le triage consiste à séparer
le bien fait du mal fait, c'est
très facile. Conserver les
éléments utiles pour
modifier, modeler un type est infiniment
plus difficile et c'est, à
coup sûr, un des problèmes
majeurs de la colombophilie de la
fin du siècle.
Quand disposerons nous enfin d'un
instrument scientifique capable
d'entreprendre des recherches génétiques
sur une grande échelle ?
Docteur vétérinaire
J. P. STOSSKOPF